N° 402 · Carnet VIII
Un Homme en suspens
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Première publication : 1944
Lu du
18/05/2018 au 24/05/2018, à Port-Marly, Lyon
Emprunté à quelqu'un
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« Autrefois, quand nous avions un appartement à nous, je lisais sans arrêt. Je dois admettre que j'achetais plus de livres que je ne pouvais en lire. C'est que d'être entouré par eux, me garantissait une autre vie, bien plus précieuse et nécessaire que celle que je menais quotidiennement. S'il m'était impossible de vivre en permanence à ce niveau supérieur, au moins pouvais-je en conserver, à portée de main, les signes tangibles. Quand cet espoir d'une autre vie devenait trop ténu, je gardais la possibilité de voir et de toucher mes livres. »
Traduction de Michel Déon, Paris, 1954, Librairie Plon, "10/18, Domaine Étranger", N°1415, p. 9.
« "Tout le confort de la vie est basé sur le retour régulier des phénomènes extérieurs. Le passage de la nuit au jour, les changements de saison, l'apparition des fleurs et des fruits, et tous les autres plaisirs qui reviennent à nous régulièrement pour que nous puissions en jouir comme nous le devons – tels sont les principes ressortis de notre vie terrestre. Plus nous nous ouvrons à ces joies, plus nous sommes heureux. Mais si ces phénomènes se developpent en vain sans que nous ne prenions intérêt à eux, si nous restons insensibles à d'aussi justes sollicitations, alors commence le plus douloureux des maux, la plus grave des maladies – nous considérons la vie comme un répugnant fardeau. On a dit d'un Anglais qu'il s'était pendu pour ne plus avoir à s'habiller et à se déshabiller chaque jour"
*Poésie et Vérite, Goethe. »
Traduction de Michel Déon, Paris, 1954, Librairie Plon, "10/18, Domaine Étranger", N°1415, p. 20.
« Les ennuis, comme la souffrance physique, nous maintiennent conscients de notre existence ; et, lorsque, dans la vie que nous menons, il y a peu de choses qui nous retiennent, nous tirent et nous excitent, nous les cherchons et les chérissons, préférant les embarras et la douleur à l'indifférence. »
Traduction de Michel Déon, Paris, 1954, Librairie Plon, "10/18, Domaine Étranger", N°1415, p. 107.
« De grands efforts sont faits pour nous porter à nous sous-estimer. D'un autre côté, la civilisation enseigne que chacun de nous est d'un inestimable prix. Telles sont ces deux éducations : une pour la vie, l'autre pour la mort. C'est pourquoi nous estimant et ayant honte, nous sommes "pétrifiés". On nous habitue au calme et si l'un de nous prend par hasard sa propre mesure, il le fait froidement, comme s'il examinait ses ongles et non son âme, fronçant le sourcil dès qu'il découvre une imperfection comme on le ferait pour une entaille ou une petite saleté. »
Traduction de Michel Déon, Paris, 1954, Librairie Plon, "10/18, Domaine Étranger", N°1415, p. 158.
« Mon dernier jour de vie civile. Iva emballe mes affaires. Il est évident qu'elle aimerait me voir montrer un peu plus de regret de partir. Pour son bien, je le voudrais aussi. Et je suis désolé de la quitter, mais je n'ai aucun regret d'abandonner tout le reste. Je ne suis plus responsable que de moi-même et j'en suis reconnaissant. Je suis dans d'autres mains, délivré de mes propres déterminations, débarrassé de ma liberté !
Hurrah pour les heures régulières !
Et pour la supervision de l'esprit !
Vive le régiment ! »
Traduction de Michel Déon, Paris, 1954, Librairie Plon, "10/18, Domaine Étranger", N°1415, p. 255.