N° 400 · Carnet VIII
Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes
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Première publication : 1974
Lu du
03/04/2018 au 08/05/2018, à Rennes, Port-Marly
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« Quand je regarde les champs, j'ai toujours envie de lui dire "Tu vois ?... Tu vois ?" et je suis sûr qu'elle voit. J'espère que, plus tard, ces prairies lui feront sentir et comprendre quelque chose, dont j'ai renoncé à parler ; quelque chose qui existe là, parce que rien d'autre n'existe, et qu'on peut percevoir ici, parce qu'il n'y a rien d'autre à percevoir. Sylvia a quelque fois l'air si déprimée par la monotonie et l'ennui de sa vie citadine que, dans cette infinité d'herbe et de vent, elle verra peut-être apparaître ce qui quelque fois apparaît quand on accepte la monotonie et l'ennui. Je sais ce que c'est, mais je ne sais pas comment l'appeler. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456 , p. 32.
« [Les manuels techniques] sont des manuels pour badauds, reposant sur l'idée que la machine est isolée dans le temps et l'espace, sans relation avec aucun autre élément de l'univers. Elle n'a pas de lien avec vous ; ou votre seul lien avec elle, c'est la possibilité de resserrer ou de desserrer boulons et manettes, de remetrre de l'huile, de gonfler les pneus et tutti quanti... En fait, quand je suis arrivé dans cet étrange atelier, j'avais moi aussi, vis-à-vis de la machine, l'attitude des mécanos ou des rédacteurs de la notice d'entretien. Nous sommes tous des badauds. Aucune notice ne va au *fond* des choses, aucune ne traite de l'aspect fondamental de l'entretien des motocyclettes. Ce qui est fondamental, c'est de prendre les choses à cœur – et de cela, aucun manuel ne dit mot. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 39.
« Lorsqu'on se trouve arrêté dans un travail technique, la meilleure solution est de laisser tous les éléments du problème se réorganiser, en cherchant, un peu au hasard, des données nouvelles. Au bout d'un certain temps, on finit par découvrir l'élément important et la lumière jaillit d'elle-même. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 66.
« Chacun de nous, [...], manie ce couteau, pour diviser le monde en éléments et rebâtir une structure. À chaque instant, nous éprouvons des millions de sensations diverses, dont nous sommes plus ou moins conscients : ces collines brûlées, le bruit du moteur, les vibrations de la machine ; chaque rocher, chaque plante, les barrières, les détritus au bord de la route. Nous percevons tout cela, mais nous n'en prenons pas vraiment conscience, sauf si nous avons à réagir à une sollicitation inhabituelle. Nous ne pouvons prendre conscience de tout ce qui est, notre esprit serait surchargé de détails inutiles, cela rendrait toute pensée impossible. Nous devons trier parmi nos perceptions, et le résultat de ce tri que nous appelons "conscience" n'est jamais identique à nos percpetions : parce qu'en triant nous modifions le réel. Nous prélevons une poignée de sable dans le paysage infini qui nous entoure – et nous la baptisons : monde. C'est sur ce monde que nous appliquons le processus de discrimination. Nous divisons le sable en petit tas : l'ici et l'ailleurs, le blanc et le noir – l'hier et l'aujourd'hui.
Notre poignée de sable semble d'abord informe – mais plus nous la regardons, plus elle apparaît diverse. Chaque grain est différent des autres. Certains ont entre eux des points communs, et c'est sur cette base commune que nous pouvons constituer des tas. Suivant les couleurs, les dimensions, les formes, le poids, et ainsi de suite. Ce processus de division et de classification est infini. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 90.
« Certaines institutions sociales sont également, à juste titre, décrites comme formant un système. Elles sont en effet fondées sur les mêmes relations structurelles qu'une motocyclette : peu importe si elles ont été auparavant vidées de toutes signification réelle. Les travailleurs se rendent à l'usine pour y accomplir des tâches dérisoires, de 8h du matin à 5h du soir, sans jamais s'interroger sur leur signification : c'est le système qui l'exige. Aucun "mauvais patron", aucun "salaud" ne leur demande de mener une vie absurde. Mais personne n'a le courage de s'attaquer à la tâche immense qui consisterait à détruire le système, simplement parce qu'il n'a pas de sens.
Démolir une usine, se révolter contre le gouvernement, refuser de réparer une moto, c'est s'attaquer aux effets et non aux causes. Et tant qu'on ne s'attaquera qu'aux effets, rien ne changera vraiment. Le vrai système, c'est notre système de pensée, c'est la rationalité elle-même. Qu'on détruise une usine en laissant debout le système de pensée qui l'a produite, celui-ci reconstruira une nouvelle usine. Qu'une révolution détruise un gouvernement en laissant intact les modes de pensée qui lui ont donné naissance, on les retrouvera dans le gouvernement suivant. On parle beaucoup de *système*, mais on ne sait pas de quoi on parle. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 110.
« Parfois, il suffit de noter ce qui ne va pas, pour que les problèmes se trouvent à moitié résolus.
Les énoncés à consigner dans le-dit carnet de bord seront répartis en six catégories :
1. Exposé du problème.
2. Hypothèses sur les causes du problème.
3. Expériences possibles pour vérifier chacune des hypothèses.
4. Résultats probables de ces expériences.
5. Résultats effectifs de ces expériences.
6. Conclusions tirées de ces résultats. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 118.
« Le bonimenteur qui exécute, avec un équipement à la Frankenstein, des "expériences" sensationnelles ne fait pas un travail scientifique : il sait d'avance quel sera le résultat de ses manipulations. En revanche, le mécanicien qui actionne l'avertisseur pour s'assurer que la batterie est bien chargée fait, à sa manière, une véritable expérience scientifique. Il vérifie une hypothèse, en proposant la question directement à la machine. Le savant de service, dans les feuilletons télévisés, avoue d'un ton geignard : "L'expérience a échoué, nous n'avons pas obtenu les résultats espérés." L'échec vient, en fait, du scénariste. Une expérience n'est jamais un échec, même lorsque les buts escomptés ne sont pas atteints. Il n'y a vraiment échec que lorsqu'on ne peut tirer d'une expérience aucune conclusion valable, dans un sens ou dans l'autre, sur l'hypothèse de départ. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 119.
« Rien de plus mystérieux, en effet, que l'élaboration d'une hypothèse. Nul ne sait d'où elle jaillit. Voici un homme, tranquillement assis à sa place, qui s'occupe d'une affaire ou d'une autre. Et, tout à coup, dans un éclair, il aperçoit la solution d'un problème qui le préoccupait depuis longtemps. Mais, pour que l'hypothèse devienne vérité, il faut la soumettre à l'épreuve de l'expérience. Elle ne naît pas de l'expérience. Sa source est ailleurs. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 124.
« "L'homme essaie de fabriquer à son usage un tableau simplifié et intelligible de l'univers, a dit Einstein. Puis, il essaie de substituer ce monde qu'il a conçu au monde de l'expérience." Il fait, de ce monde construit de toutes pièces, le pivot de sa vie émotionnelle, espérant trouver ainsi la paix et la sérénité... Sa tâche suprême est d'arriver à ces lois universelles élémentaires, à partir desquelles on peut reconstruire le cosmos par la déduction pure. Il n'y a pas de chemin logique qui mène à ces lois. Seule l'intuition, appuyée sur une compréhension viscérale de l'expérience, peut y parvenir. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 125.
« La cause des crises sociales que nous connaissons, paraît-il, doit être cherchée dans une aberration génétique de la raison elle-même. De telles crises se poursuivront jusqu'à ce que cette aberration soit éliminée. La rationalité aujourd'hui en usage ne fait nullement progresser la société vers un monde meilleur. Il en va ainsi depuis la Renaissance, il en ira ainsi tant que les hommes auront pour principale préoccupation de se nourrir, de se vêtir, de se loger. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 128.
« Au début, Phèdre se contentait de chercher des vérités latérales. Non pas les vérités que recherche la science, et qu'elle attaque de front – mais celles qu'on arrive à attraper en biais, du coin de l'œil. Dans un travail de laboratoire, quand toute une hypothèse s'écroule, quand les résultats sont peu concluants ou si inattendus qu'on ne peut rien en tirer, on commence à regarder *latéralement*. Il devait employer le mot "latéral" pour décrire le mode de croissance du savoir, qui ne se développe pas vers l'avant comme une flèche, mais vers le côté, comme cette autre flèche, dans la tête de l'archer qui a frappé au cœur de la cible et gagné le premier prix, mais qui se réveille la tête sur l'oreiller, aux premiers rayons du soleil matinal. La connaissance latérale, c'est la connaissance qui vient d'une direction totalement inattendue, et dont on ne soupçonnait même pas que c'était une direction. Les vérités latérales soulignent la fausseté des axiomes et postulats sur lesquels repose le système de recherche de la vérité qui a toujours été le nôtre.
Phèdre donnait l'impression de partir à la dérive – et c'était vrai. Dériver, c'était sa façon de se mettre en quête des vérités latérales. Il ne pouvait suivre aucune méthode, aucun procédé connu, parce qu'il avait découvert que ces méthodes et ces procédés étaient faussés au départ. Il ne pouvait que se laisser dériver, justement. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 133.
« Par exemple, le temps est un *a priori*. On ne le voit pas, on ne l'entend pas, on ne le sent pas, on ne le goûte pas, on ne le touche pas. Le temps est ce que Kant appelle une intention – et c'est l'esprit qui l'engendre au momet où il reçoit les données des sens.
Il en est de même pour l'espace. Si nous *n'appliquons* pas les concepts d'espace et de temps aux impressions que nous recevons, le monde est inintelligible. Il n'est qu'un fouillis, un kaléidoscope de couleurs, de formes, de bruits, d'odeurs, de saveurs, de sensations douloureuses, sans aucune signification. Si nous percevons les objets, c'est parce que nous leur appliquons des intuitions *a priori*, tels l'espace et le temps. Mais ces objets ne sont pas forgés par notre imagination, comme l'assurent les idéalistes. L'espace et le temps sont des formes qu'on applique aux données sensorielles que nous acceptons. Quand nous fermons les yeux, par exemple, les données sensorielles nous indiquent que le monde visible a disparu. Mais cette idée ne nous vient jamais à l'esprit. Parce qu'une conception *a priori* nous apprend que le monde existe de façon continue. Ce que nous considérons comme la réalité est une synthèse continue entre les éléments d'une hiérarchie immuable de concepts *a priori* et les données toujours changeantes de nos sens. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 144.
« L'école étiat ce qu'on pourrait appeler, par euphémisme, un collège d'enseignement – c'est-à-dire qu'on y enseignait, et qu'on y enseigne, qu'on y enseigne sans cesse... Pas le temps de faire des recherche, pas le temps de réfléchir, pas le temps de participer aux affaires du monde. Enseigner, enseigner jusqu'à l'abrutissement, jusqu'à perdre toute faculté de création, jusqu'à devenit un automate, répétant à l'infini les mêmes platitudes à des générations d'innocents, d'étudiants incapables de comprendre pourquoi leur professeur est si ennuyeux et qui, du fait même, perdent tout respect. Leur insolence rejaillit sur la société toute entière. Si les collèges fonctionnent de cette façon, c'est parce que c'est la façon la plus habile de faire des économies, tout en donnant l'illusion d'un enseignement de qualité. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 159.
« À côté de cet état d'esprit, la Raison, il y a une entité légale, qui porte malheureusement le nom d'université mais qui est fort différente. Il s'agit d'une entreprise non lucrative, soumise aux lois de l'État, et dotée d'un domicile reconnu. Elle possède des biens, paie des salaires, perçoit de l'argent et peut donc subir des pressions officielles.
Cette entreprise légale n'enseigne pas, ne crée pas de savoirs nouveaux, ne jauge pas les idées. Elle n'est que l'un des bâtiments de l'Église, qui permettent seulement à l'Église d'exister. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 162.
« "Dans ma propre vie, je sens se renforcer ma conviction que ce qui provoque la crise, c'est l'incapacité des formes de pensées existantes à résoudre la situation. On ne peut plus avoir recours aux procédés rationnels – parce que c'est la rationnalité elle-même qui est à l'origine du problème. Les seuls qui s'en sortent résolvent le problème à un niveau personnel, en renonçant totalement à la vieille défroque de la rationalité et en se laissant entièrement guider par leurs sentiments." »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 181.
« Le problème, avec ce genre d'essais littéraires et philosophiques, c'est qu'il faut les écrire comme si l'on était Dieu, comme si on parlait pour l'éternité. Et cela ne se passe jamais comme ça. Il faudrait que les lecteurs se rendent compte que ce n'est jamais qu'un homme qui parle. Dans un lieu précis, dans le temps et l'espace, dans les limites de sa vie. Un essai n'est jamais rien de plus – mais il est difficile de le faire comprendre. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 185.
« À l'école, on apprend à imiter. Pour avoir de bonnes notes, il faut imiter le professeur. À l'université, le procédé est un peu plus subtil : on est censé imiter le professeurs, tout en le persuadant qu'on ne l'imite pas, mais qu'on a saisi la quintessence de son enseignement. En procédant ainsi, on est sûr d'avoir la meilleure note, tandis que l'originalité peut vous faire stagner en queue de classe. Tout le système de notes défavorise la recherche originale. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 209.
« En réalité, les notes permettent de dissimuler l'échec d'un enseignement. Un mauvais professeur peut faire cours pendant toute une année sans rien laisser de mémorable dans l'esprit de ses élèves, et les classer sur la base d'un exercice sans intérêt. Il donnera ainsi l'impression que certains ont progressé au cours de l'année – et les autres pas. Si on supprime les notes, les élèves sont contraints de se demander chaque jour s'ils apprennent vraiment quelque chose, ils se trouvent devant un vide effrayant. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 217.
« Phèdre appliquait à son expérience la pensée de Cromwell : "Personne ne va si loin que celui qui ne sait pas où il va". Il ne savait pas où il allait, mais il avançait. À la longue, il en vint à se demander *pourquoi* il progressait. Il savait dajà que sa méthode étiat irrationnelle. Pourquoi une méthode irrationnelle donnerait-elle de bons résultats, alors que les méthodes rationnelles n'aboutissent à rien ? Il avait l'impression d'avoir découvert une vérité importante. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 226.
« On apprend aux enfants à ne pas faire ce qui leur plaît – mais ce qui plaît aux autres. Et qui sont les autres ? Les parents, les professeurs, les censeurs, les policiers, les juges, les officiels, les rois, les dictateurs. Bref, les autorités. Quand on vous a appris à n'avoir que du mépris pour ce qui vous plaît, vous devenez un serviteur docile des autres, un bon esclave. Quand vous acceptez de ne pas faire ce que vous aimez, le système vous aime. Mais, si vous vous mettez à faire ce qui vous plaît, est-ce que vous allez automatiquement vous piquer à l'héroïne, attaquer des banques et violer des vieilles dames ? Celui qui vous conseille de ne pas faire ce qui vous plaît se retranche derrière une vision sûrement intéressante de ce que sont nos goûts. Il semble ne pas se rendre compte que les gens sont capable de se retenir *par eux-mêmes* d'attaquer les banques, parce qu'il en ont évalué les conséquences et que cette idée ne leur plaît pas. Ils oublient que, si les banques existent, c'est aussi parce que cela plaît à d'autres. Phèdre commençait à se demander pourquoi cette condamnation des plaisirs personnels était si répandue.
Il s'aperçut bientôt que cela allait beaucoup plus loin. Quand certains censeurs décrétaient : "Ne faites pas ce qui vous plaît", ils ne voulaient pas seulement dire "Obéissez aux autorités". Leur interdiction était liée à une conception générale de la science classique, selon laquelle le goût personnel n'a pas de valeur parce qu'il repose sur des émotions irrationnelles, propres à l'individu. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 251.
« La seule réalité objective, ce ne sont pas les faits, c'est la relation entre les faits, d'où naît l'harmonie du monde. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 289.
« C'est le moment zéro de la conscience. Le blocage. Vous êtes coincé, foutu, kaputt.[...]
Vous vous heurtez en fait au grand inconnu, au vide qui est au cœur de la pensée occidentale. Vous avez besoin d'idées et d'hypothèses. Malheureusement, la méthode scientifique traditionnelle n'est jamais parvenue à déterminer où vont se nicher ces hypothèses. Elle est parfaite quand il s'agit d'analyser et de critiquer les hypothèses déjà formulées. Mais ce n'est pas elle qui vous dira où il faut aller. La créativité, l'originalité, l'esprit d'invention, l'intuition, l'imagination échappent à son domaine. En d'autres termes, ce n'est pas elle qui débloquera vos blocages. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 303.
« Considérez maintenant que, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, le blocage se dénouera. Votre esprit débouchera, naturellement, et en toute liberté, sur une solution – à moins que vous ne soyez passé maître dans l'art de rester bloqué. Il ne sert à rien de redouter le blocage – car, plus il dure, mieux vous percevez la réalité-Qualité, qui vous sort à chaque fois de ce mauvais pas. En fait, ce qui vous bloquait, c'était d'essayer de fuir la panne, en parcourant le train de la connaissance jusqu'au wagon de queue, alors que la solution est à l'avant du train.
Il ne faut pas essayer de fuir le blocage. Il est l'annonciateur de la solution, la clef de toute compréhension de la Qualité, dans la mécanique comme dans toute autre discipline. C'est la raison pour laquelle un mécanicien formé sur le tas est souvent beaucoup plus astucieux qu'un ingénieur sorti des écoles, qui a appris à tout résoudre, sauf une situation nouvelle. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 308.
« Nous sommes aujourd'hui submergés par un amoncellement de données scientifiques, rassemblées à l'aveuglette, parce qu'il n'existe pas de schéma directeur permettant de comprendre la création dans les sciences. Nous sommes submergés par un foisonnement de nouveaux procédés pseudos-artistiques, parce qu'il n'existe aucune tentative de renouvellement en profondeur. Nous formons des artistes sans connaissances scientifiques, et des savants qui ne connaissent rien à l'art. Ni les uns ni les autres n'ont aucun sens de la spiritualité profonde. Le résultat est abominable. Il est plus que temps de réunifier l'art et la technique. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 317.
« Quand on n'est pas dominé par le sentiment d'une séparation d'avec son travail, on peut dire qu'on se consacre vraiment à ce qu'on fait. C'est cela l'attention véritable : un sentiment d'identification avec ce que l'on fait. Et, quand on éprouve ce sentiment, on en perçoit aussi l'autre face : la Qualité elle-même. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 320.
« Les contre-valeurs sont, de loin, les plus nombreux et les plus dangereux de ces pièges, et dans ce premier groupe, l'antizèle le plus courant et le plus pernicieux, c'est la rigidité. Il s'agit d'une incapacité à réévalier ce qu'on voit, parce que l'esprit reste fixé sur des valeurs antérieures. Dans l'entretien des motocyclettes, il *faut* redécouvrir ce qu'on fait à mesure qu'on progresse dans le travail. Si l'on s'en tient à des valeurs rigides, c'est impossible. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 335.
« Que ce soit en art ou en mécanique, votre travail est le reflet de votre mode de vie. Si vous vous conduisez comme un imbécile six jours par semaine, aucun truc ne vous rendra plus malin le dimanche, quand vous travaillerez sur votre machine. [...]
En réalité, vous ne travaillez jamais que sur une moto nommée vous-même. La machine qui apparemment se trouve devant vous, et la personne qui est apparemment en vous, ne sont pas deux entités séparées. L'une et l'autre participent ensemble de la Qualité : elles s'en rapprochent ou s'en éloignent. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 351.
« À force de clamer qu'un paysage est de qualité, la Qualité finit par s'enfuir. La Qualité, on ne la voit bien que du coin de l'œil, et ainsi, tout en regardant le lac, en-dessous de moi, j'apprécie mieux la qualité particulière du soleil presque froid qui brille dans mon dos, et du vent presque immobile. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 371.
« Ce ne sont pas les hommes qui engendrent la religion : c'est la religion qui invente les hommes – les hommes inventent des réponses au stimulus de la Qualité et les réponses sont fondées sur leur compréhension de leur propre nature. Les connaissances sont limitées. Quand ils essayent de définir le stimulus qui les a frappés, ils ne peuvet se servir que de ce qu'ils savent déjà. Leur définition ne peut être qu'un reflet, une analogie de leurs connaissances préalables. Et c'est ainsi que se développe le mythos : c'est une accumulation d'analogies dans les wagons du train de la conscience. Le mythos n'est autre que le train de la conscience collective toute entière, dans son effort de communication. La Qualité lui sert de rail directeur. De chaque côté des rails, la *terra incognita* de la folie. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 381.
« L'Amérique primaire, c'est l'Amérique des autoroutes, des avions à réaction, de la télé et des superproductions. Les hommes et les femmes qui y sont englués semblent passer l'essentiel de leur vie sans la moindre conscience de ce qui se passe autour d'eux. Les grands moyens d'information les ont convaincus que ce qui les entoure n'a pas d'importance. Et c'est pour cette raison qu'ils se sentent seuls. De là vient l'indifférence qu'on lit dans leurs yeux : l'étincelle du doute a vite fait de s'y éteindre et, quand ils vous regardent, vous n'êtes pour eux qu'un objet. Vous ne comptez pas. Vous n'êtes pas ce qu'ils recherchent.
Tout autour est l'Amérique secondaire que nous avons traversée : les routes perdues, le fossé du Chinois, les chevaux d'Apaloosa, les massifs de montagnes aux courbes majestueuses, le loisir de méditer, les enfants qui s'amusent avec les pommes de pin, et le bourdonnement des abeilles, et le ciel libre jusqu'à l'horizon. Dans cette Amérique-là, la réalité domine. Le monde ne se laisse pas oublier. Et on ne se sent pas seul. Il en était ainsi, j'imagine, il y a un ou deux siècles. Presque personne, mais pas de solitude. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 388.
« Si [un individu qui a le sens de la Qualité] est contraint à se livrer à une tâche ennuyeuse – et toutes les occupations deviennent, à un moment ou à un autre, ennuyeuses –, il s'exercera à y rechercher les voies de la Qualité, par son amusement personnel ; il s'engagera sur ces voies secrètes. Tout travail peut ainsi se transformer en art, et celui qui s'y emploie revêt aux yeux de ceux qui l'entourent une personnalité plus riche et plus attirante. Il cesse d'être un objet. Changer de point de vue sur son propre travail, c'est se changer soi-même. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 389.
« La ville se refermait sur lui, le cernait. Antithèse de son idéal, sous son regard étrange. Citadelle des formes et des substances. Substance et forme des plaques et des poutrelles d'acier. Substance et forme des ponts et des routes de béton. Briques, asphalte, ferraille, carcasses d'automobiles, charognes de bœufs, qui naguère paissaient dans la Prairie. Forme et substance. La Qualité en est absente. Voilà l'âme de cette ville. Aveugle, gigantesque, stérile et inhumaine, éclairée par les flammes des hauts fourneaux du sud, rougeoyantes dans les ténèbres, dans la lourde fumée du charbon, toujours plus épaisse, toujours plus dense, sous le néon des enseignes BIÈRE - PIZZA - LAVOMAT et d'autres encore, inconnues, de rues en rues, à angles droits, illisibles à l'infini. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 426.
« L'océan se perd dans l'infini, froid et bleu. Il provoque en moi un étrange désespoir. Les habitants des bords de mer ne comprennent pas ce que symbolise l'océan pour les gens de l'intérieur : un grand rêve lointain, présent quoiqu'invisible, au plus profond de l'inconscient. Quand ils arrivent devant l'océan, et qu'ils comparent son image conscience avec leurs rêves, ils ont un sentiment de défaite. Ils ont fait tout ce chemin pour se trouver bloqués par un mystère insondable. Source de tout leur trouble. »
Traduction de Maurice Pons, Andrée et Sophie Mayoux, Paris, 2013, Éditions du Seuil, "Points Aventure", N°P456, p. 436.