L'espace entre

2015 - 2017

Performance · durée variable.

espace-entre

Capture d'écran de la captation vidéo de l'EnsaPC.
L'espace entre s'est déployé plusieurs fois, notamment lors d'On ne laisse pas le texte dans un coin, aux Laboratoires d'Aubervilliers en juin 2015 ainsi qu'au Colloque Recherche et création littéraire, à l'Ecole nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy.

L’espace entre est un espace indéfinissable, dont on ne peut parler qu’en creux. Initialement écrit en introduction aux fragment d’Hexeract, il s’est dématérialisé pour devenir performance. L’énumération des différentes entrées essayant de cerner cet espace se fait entre récitation et improvisation, plongeant le performeur dans un état de fébrilité qui le pousse à vouloir raconter mieux, toucher plus près ce concept dont il ne peut atteindre le cœur. La litanie de cette liste, dont chaque proposition commence par « L’espace entre, c’est... » a un effet légèrement hypnotique et tente d’immerger le spectateur dans cet espace qu’il ne peut se représenter mais dont l’idée se dessine, doucement, dans ce qu’il ne peut pas voir mais seulement pressentir. « L’espace entre, c’est l’espace entre tous ces c’est qui n’est finalement que du ce n’est pas. »


Court extrait de l'espace entre, enregistré lors de l'émission School On the Air à l'occasion de la Radio 2 à la Fondation Louis Vuitton.

L'espace-entre

(précédemment intitulé Hexeract)
Texte souche de la performance

C’est une histoire d’espaces entre. Entre deux, entre deux choses, entre deux mots, entre deux temps. L'espace entre, c'est quelque chose qu'on ne peut pas définir, qu'on ne peut pas raconter. On peut seulement s'en rapprocher. Un peu. L'observer de loin, sur le côté. Pour le dire, on ne peut parler qu'en creux, expliquer ce qu'il y a autour. L'espace entre est à la fois une vague idée, un aperçu général, et un minuscule détail qui a autant d'importance que le tout.

C’est une affaire de porosité. D’écho. Ce sont des voix qui se répondent, sans vraiment se parler. Comme des questions muettes, en pointillés. Des filigranes de points d’interrogation. Ça donne des réponses intercalaires. Ce sont toutes les réponses aux questions qu'on n'a pas posées. Ce sont toutes les réponses qu'on n'a pas données aux questions.

C’est de l’écriture manuscrite qu’on devine à l’envers, on voit sa trace inversée au verso d’une feuille au grammage délicat, mais on ne peut pas en comprendre les mots.

C’est l’image qui apparaît quand deux pages trop fines sont l’une contre l’autre. Les impressions sur leur face interne s’entrelacent. Si on les sépare et qu’on regarde leur milieu, alors il ne reste plus que deux images séparées, idiotes d’évidence, vides de surprise.

C'est le petit point foncé flou, cette illusion d'optique qui se montre aux intersections des joints du carrelage bleu marine de la salle de bain.

C’est de la superposition d’aura. Du croisement de cercles. Ce sont les ondes concentriques des ricochets qui se croisent et qui, finalement, font plus de bruit que le simple plongeon sourd du caillou.

C’est de la synthèse additive. Le résultat de la superposition de lumières. La somme des couleurs.

C'est quelque chose qui prend, dans l’espace de répulsion de deux aimants, ++ ou --.

C’est de la symphonie. De la sympathie. L’espace entre deux notes jouées en même temps, qui forment un intervalle : ce qu'il y a entre elles, ce n’est ni silence ni musique.

C’est de l’image d’intervalle. De l’empreinte de milieu. Du moulage de vide.

C’est impalpable mais c’est là. C’est le bruit des murmures. Il faut attraper les murmures entre les vacarmes. C'est la trace chuchotante du tintamarre.

C’est la lumière d’une étoile qui brille d’avantage quand on ne la regarde pas dans les yeux. Il est dit que c’est une histoire de bâtonnets ou de cornets, mais en fait c’est de la périphérie, de la porosité, du milieu. C’est ce que l’on voit dans le coin de l’œil, dans l'angle mort de l'arrière de la tête, ce qui n’est pas encore matérialisé et qui disparaît si tôt que l’on se retourne pour y faire face.

C’est le reflet qui apparaît quand on place une feuille colorée face contre un mur blanc, et qu'elle baille un peu.

C’est réfracté, diffracté. C’est peut-être même le reflet de ce mur qui reflète la couleur, le reflet du mur quelque part, mais on ne sait pas encore où.

C’est entre l’évocation et l’invocation. C’est le pot autour duquel on tourne. C’est le glitch de la sixième marche, celle qu’on a manquée, cette sensation de chute potentielle qui n'a pas eu lieu. Pourtant, on n'est pas bien retombé sur ses deux pieds.

C’est de l’influence. De l’échange, de l’aller-retour, de la contamination, de l’adaptation. Comme le caméléon prend la couleur de la matière qu’il arpente, l’espace-entre se pare des réflexions réciproques de ses parois.

C’est de la réverbération moirée. Ça ressemble à ces filets de lumières mouvants sur le rocher de granit qui surplombe la mer. Ou sur le plafond carrelé de la piscine au coucher du soleil. Les mailles bougent et flottent et s'entrecroisent, sans jamais s'arrêter.

C’est de l’hybride, de la bouture. Ça se passe par capillarité. Ça s'échange du flux, par contact. C'est comme une minuscule goutte de café qui s’échevèle sur un tablier en lin.

C'est de l'odeur de pois de senteurs qui rappelle la maison d'un ami, un été d'un autre âge.

C’est de la protéiformité, en une seule forme. Ça condense, ça condense tous les angles, ça les compresse et les déploie. C’est du temps suspendu, entre deux présents, comme un hamac sous les pins un après-midi écrasant.

C’est du transterritorial, de la translation, du glissement. C’est la fenêtre Windows qui a bugué et qui laisse sa trace en démultipliant ses bords quand on la traîne du bout de la souris.

C’est la rupture entre les couches. Le silence entre les strates géologiques, le vide des crevasses, la rupture entre les ères, en dit plus que les blocs rocheux qui l’entourent. C'est l'espace entre Crétacée et Jurassique qui nous fait comprendre comment les choses ont changé.

C’est la même chose pour le mille-feuille : c'est le vide entre les feuilles de sa pâte qui le fait croustiller.

C’est de la frontière poreuse. Elle laisse filtrer. C'est du calcaire, de la craie. C’est le dépôt, le substrat du liquide qui traverse les paliers. C'est le sable fin qui refait surface quand on tapote assez longtemps du plat de la main la surface de la plage.

C’est de la migration de fantômes. De la trace d’ectoplasme sur les vitres. Les derniers lambeaux d'éther du spectre qui restent accrochés au mur qu'il vient de traverser.

C'est du souvenir oublié, dont on ne retient que le fait qu’on aurait dû se souvenir. C'est de l’impression de rêve sans contenu. Du vertige de vertige.

C’est de la forme toujours mouvante. C’est de l’inépuisable. De l’inaséchable. Ça se poursuit, dans tous les sens et tout le temps. C’est une droite entre parenthèses et non un segment entre crochets. C’est une coupe dans le chaos.

C’est de l’idée pas encore consciente, celle qu’on est déjà en train de faire alors qu’on ne sait pas qu’elle est là, celle qui ne se dévoile que lorsqu’on a fini et qu’on peut enfin comprendre le pourquoi.

C’est l’horizon, qu’on ne peut jamais rattraper et qui exactement entre. C’est le rayon vert qui apparaît, qui s’infiltre dans l’interstice, pour une fraction de seconde où l’espace-entre est révélé.

C’est là où part Alice. Les deux plans entre lesquels elle se glisse, qui ne sont pas tout à fait ni l’envers ni derrière le miroir.

C’est involontaire. C’est une volonté qui n’est pas la nôtre. Elle est là. Simplement. Il faut juste la laisser arriver. Et ensuite, quand elle est là, la laisser faire.

C’est de l’ellipse en spirale. C’est une illusion optique qui ne cesse de passer de concave à convexe. C'est notre vision du monde quand on plisse un peu les yeux.

C'est l'air chaud tremblotant qui fait vibrer le goudron chaud de la nationale en plein été. Le mirage qui fait flotter la terre au dessus de l'horizon quand on est au large.

C'est de l'engourdissement, de la fourmi dans les pieds, juste avant que ça ne devienne du picotement.

C'est le mouvement de couleurs qui vient quand on ferme les yeux et qu'on appuie fort sur ses paupières avec ses poings.

C’est de l’herbe, parce que l'herbe pousse par les deux bouts. Il n’y a pas de début ou de fin. Ça gonfle par le milieu. C'est du levain qui fait enfler la pâte.

C’est un tesseract que l’on peut appréhender mais non comprendre. On trace une ligne, on la tire dans une direction, on garde la trace du glissement, et voilà, on a formé un parallélogramme. On traîne le parallélogramme, et trouve le cube. On le comprend le cube, on le voit, on comprend sa troisième dimension, et pourtant il est là, tout plat. Et si on déploie le cube, c'est le tesseract, on a franchi une nouvelle dimension, on ne peut pas la voir, mais on peut l'entendre. On ne peut pas la comprendre, mais on peut l'imaginer. C'est de l’idée, du sentiment de quatrième dimension. C’est notre représentation atrophiée de l’infini.

C’est l’espace entre tout ces c'est, qui n'est finalement que du ce n'est pas.



Lucie Desaubliaux, 2016

*Travaux